Les autochtones et leur course vers la modernité

La télévision, le cellulaire et l'informatique sont maintenant rendus partout.  Le contraste entre la tradition ancestrale et les mirages de la télé est frappant.  Les autochtones sont dans une situation de survie depuis des décennies.  Leur culture subit les assauts de partout :  le mode de vie est remis en question, la propriété du territoire, l'invasion des blancs dans les territoires de trappe traditionnels, la désaffection des jeunes, l'alcoolisme et les problèmes sociaux sont nombreux.

La formation des jeunes et des moins jeunes afin de les préparer à prendre une part plus active dans le développement des ressources du territoire est une voie royale choisie par les autorités des nations autochtones.

Jacques TREMBLAY


Fuite (obligée) des autochtones vers la modernité ! ? 

Présentation faite par Jacques Tremblay lors du petit déjeuner du jeudi 1er novembre 2012, au restaurant Le Normandin.

Oujé-Bougoumou, vous connaissez ? Non ? Jacques Tremblay, ingénieur forestier de formation, qui a enseigné en Technologie forestière dans notre institution, a été appelé à remplacer à pied levé un confrère du  CERFO avec le mandat de dispenser une formation de quinze jours à des Cris à Oujé-Bougoumou, près de Chibougamau. Cette formation se tint en novembre 2011.

Ce fut sa première expérience en milieu autochtone et il tenait à nous faire part de ses impressions quant à cette clientèle bien différente de nos cégépiens. Ultérieurement, il fera aussi de la formation auprès des autochtones de Wendake. Ses diverses expériences lui ont prouvé que le milieu autochtone est très diversifié autant dans les politiques que dans les aspects sociaux.

Abordons son premier séjour ainsi que son mandat.  Celui-ci se déroulait dans un contexte spécial, celui de la Convention de la Baie James  et de la « Paix des Braves », signée en 2002, qui donne aux autochtones un droit de regard sur leurs ressources naturelles pour ne pas perdre de vue l’aménagement de celles-ci. Le gouvernement local cri  (regroupant 5 communautés autochtones des environs et dont le centre administratif se trouve à Oujé-Bougoumou) a décidé, en 2011, de dispenser une formation sur la botanique et les essences forestières de leur territoire. Plusieurs de ces territoires sont des territoires de chasse et de trappe, et la clientèle visée par cette formation était des autochtones qui, une fois les bases acquises, pourraient faire le lien entre les maîtres de trappe et le gouvernement local. En temps normal, le maître de trappe a sous sa responsabilité 3 à 5 territoires regroupés, et il a donc son mot à dire sur la configuration des chemins forestiers.

Dans le cas des Wendats qui eux aussi se préoccupent de leur territoire, une formation semblable sera dispensée dès juin 2012.

Durant son séjour à Oujé-Bougoumou, au pays cri, Jacques a rencontré des autochtones joviaux, spirituels, drôles autant en esprit que physiquement car il faut dire que ce qui surprend, c’est leur physique particulier. L’accumulation des gras chez eux se fait dans la partie du tronc, ce qui leur donne donc un aspect de « tonneau posé sur des petites pattes et des petites fesses ».  Cette conformation est la conséquence de leur adaptation à des famines sporadiques dû à leur mode ancestral de chasseurs-cueilleurs. Mais la civilisation moderne est entrée sur leur territoire avec ses chips, ses caisses de bière, ses produits congelés, la drogue, l’alcool et ses ravages ; et tout cela a eu un impact sur leur santé, leur physique, avec des taux élevés de diabète qui frôlent l’épidémie.

Autre constat : les nations autochtones sont des nations très jeunes. On peut dire que 50 % de la population a moins de 34 ans et 30 % moins de 24 ans.

Le fait de ne pas avoir un gouvernement central fort est, pour eux, déroutant ;  et souvent les jeunes, faute de modèles de chef expérimenté et fort, font des bêtises. Une des images qui peut être forte pour eux, c’est celle des vieux maîtres de trappe, mais la compétition avec Internet, les jeux vidéo et la télé satellite, les met souvent hors jeu. Cela débouche fréquemment sur des problèmes sociétaux à cause de la barrière entre le mode de vie ancestral et la modernité.

Les Cris jouissent d’une bonne administration de la part de leurs dirigeants,  et les flux d’argent provenant de la Convention de la Baie James et du gouvernement local, font que les communautés sont bien pourvues. De plus, ce gouvernement a décidé d’investir dans l’éducation si bien que leurs étudiants sont équipés d’ordinateurs, de iPad, de iPhone, etc.

Les cours devaient être dispensés en anglais parce qu’autrefois les Cris ont été éduqués par des missionnaires protestants anglophones. Quelques uns, toutefois, parlent français mais le français demeure souvent une langue étrangère pour eux.

Une autre observation que nous livre Jacques, c’est le respect qu’ont les gens pour les aînés. Il faut dire que l’aîné, à cause de son vécu et de sa connaissance du territoire a toujours représenté une source de savoir importante pour la survie du groupe. Alors, même ivre, un Cri continuera de manifester ce respect. Les Cris sont aussi soucieux de préserver leurs traditions et de développer une vision pour le futur. On le constate dans leur souci de vouloir et de prévoir longtemps à l'avance pour ce qui concerne le territoire, et à leur grand respect de la nature.

Paradoxalement, ils sont peu soucieux de la beauté du village qui a souvent un aspect anarchique avec des  détritus qui traînent partout et de nombreux chiens qui errent librement. Autre élément à souligner, la violence faite aux femmes ; mais il y a là aussi un paradoxe, car souvent ce sont elles qui règlent de graves problèmes dans la communauté.

Plusieurs d’entre eux poursuivent le mode de vie de la chasse et participent aux activités de ces moments-clés de l’année, tels le « Goose break » au printemps et le « Moose break » à l’automne. Mais il y a aussi le « Coffee break », et là, on voit toute leur démesure. Le café, ils l’aiment très sucré et en très grand format et avec une pause qui s’éternise ! En fait, ils sont excessifs dans tout : l’alcool, le café, le sexe ! Et comme l’argent coule à flots, cela ne leur donne que des moyens faciles pour s’adonner à leurs excès. En fait la « Loi sur les Indiens » leur procure de l’argent facilement  mais sans leur donner les moyens de se responsabiliser pour le gagner et en connaître la valeur. Si l'on peut dire que les Cris du Québec sont bien administrés, grâce à leurs dirigeants locaux, il en va autrement pour d’autres communautés cries de l’Ontario dont certaines vivent dans la pauvreté. Remarquons qu’il en est de même pour d’autres communautés autochtones sur le territoire québécois.

Ce cours devait durer une quinzaine de jours, et Jacques avait été mandaté par le CERFO pour assurer cette formation, il s’y prépare bien. Arrivé sur place, les deux premiers jours, il livre un contenu plutôt magistral et théorique. Les étudiants semblent comprendre rapidement ses explications  en manifestant des hum !hum ! d'acquiescement et Jacques a l’impression que ceux-ci étaient déjà familiers avec la matière. Il se dit en lui-même : « J’ai déjà donné presque toute la matière et il reste encore 13 jours ! Diable, comment vais-je faire ? » Comme tout bon maître, Jacques allie le terrain et la théorie et la troisième journée, les amène en terrain forestier : une pinède grise à cladines rangifères.

Et c’est là qu’il a compris que les étudiants ne s’y connaissaient pas vraiment. Un de ceux-ci, en regardant la cladine, l’a prise pour une sphaigne et Jacques a vu qu’il ne connaissait pas la différence entre les deux. La cladine est un lichen qui pousse en terrain sec et la sphaigne une mousse qui pousse en terrain humide. Cela lui a donc permis de rajuster son enseignement : le matin il donnait les explications théoriques du cours et l’après-midi était consacré aux visites sur le terrain.

Tout cela se faisait dans le but de leur donner une bonne base des plantes, des arbres d’une station écologique forestière, en vue de mieux estimer et évaluer celle-ci. On est surpris de penser que les Autochtones n’ont pas ces connaissances. En fait ils connaissent les arbres mais surtout ceux qui leur sont utiles et qu’ils nomment d’après leur langue et leur classification ethnobotanique. Ils ne font donc pas les mêmes liens que ceux des science de la botanique et de la foresterie.

Puis, fort de cette première expérience, Jacques a aussi apporté sa contribution auprès des Wendats de Wendake qui postulent pour une attestation d’études collégiales (A.E.C.) en collaboration avec le cégep de Sainte-Foy (Éducation aux adultes) pour une  « Évaluation et suivi en milieu environnemental ». La clientèle qui s’inscrit à ces cours, est souvent une clientèle adulte, donc qui décide d’un retour aux études, et qui a bien souvent une vie quotidienne compliquée dû à des contingences de toute nature. Il remarque que les Wendats sont plus près des Blancs et dans leur physique et dans leur mentalité.

Ce que Jacques retient de ces contacts avec les étudiants autochtones, c’est qu’ils ont des personnalités attachantes, joviales mais de moins en moins naïves, et qu’ils sont de plus en plus politisés. Ils ont un énorme défi à relever car beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis les 25 dernières années et il est judicieux que leurs dirigeants aient parié sur une meilleure éducation et formation. Ses objectifs ont été atteints, mais il a fallu qu’il mette moins de contraintes à cause de leur conception élastique du temps et qu’il s’ajuste à leurs difficultés d’apprentissage. Le constat reste le même que partout ailleurs : ceux qui apprennent vite sont souvent les jeunes, plus scolarisés, et ceux qui éprouvent des difficultés sont souvent les plus vieux qui ont été moins longtemps à l’école et qui sont moins familiers avec l’informatique et les technologies.

Il nous laisse sur ces mots de la fin : les Cris ont un fort sens de la communauté car ils partagent les fruits de leur chasse et s’offrent une aide mutuelle. La transmission du poste de maître de trappe se fait chez les plus jeunes, mais souvent ce sont ceux qui sont moins éduqués qui reprennent ce mode de vie car les autres jeunes, eux, n'y sont pas vraiment intéressés ou encore viennent chasser en dilettantes. La relève n’est pas aussi nombreuse que les anciens le souhaitent.

Ginette Bélanger

3 novembre 2012

 


 

Quelques photos !

par Michel NORMANDEAU

 

 
 

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