Question : À la lecture de la scène 5 de Provincetown Playhouse, juillet 1919, j'avais 19 ans, a-t-on l'impression que Charles Charles 19 et Charles Charles 38 éprouvent des remords à l'égard de la tragédie qui constitue le point central de cette oeuvre ?

   Le postmodernisme amène une fragmentation des idéologies dominantes ainsi qu'un changement dans les questionnements philosophiques. La montée importante du théâtre québécois des années 1980 fait place à une littérature abordant des éléments caractéristiques de ce courant comme des thématiques de marginalisation et de folie en plus de faire vivre des personnages hantés par leur passé. Avec la pièce de théâtre Provincetown Playhouse, juillet 1919, j'avais 19 ans, le dramaturge montréalais Normand Chaurette présente une oeuvre aux personnages troublés dont il est possible de douter du sentiment de remords à l'égard du meurtre de l'enfant. À la lumière d'une lecture éclairée de l,extrait proposé, [il est possible d'avancer que] les deux personnages principaux, Charles Charles 19 et Charles Charles 38, ne semblent pas préoccupés par un tel sentiment de remords. D'une part, la dépersonnalisation du personnage de Charles Charles 19 montre à quel point il n'éprouve aucun remords quant à la tragédie qui constitue le coeur de la pièce. D'autre part, le discours du personnage de Charles Charles 38 peut refléter un sentiment douloureux que cause la conscience d'avoir mal agi, mais il ne s'agit que d'une façon de berner le lecteur. Enfin, l'attitude et l'opinion positives des deux personnages à l'égard de leur pièce de théâtre montre leur indifférence en ce qui concerne le massacre.

  D'abord, la dépersonnalisation du personnage de Charles Charles 19 montre à quel point il n'éprouve aucun remords quant à la tragédie. En effet, le personnage se dissocie complètement du meurtre de l'enfant et doit se mettre dans la peau d'un autre pour réaliser la véritable atrocité du crime :

            L'auteur : « Erreur ! J'ai écrit : c'est comme s'il en

            avait un, lui aussi. »

            Le juge : « Que voulez-vous dire ? »

            L'auteur : « Ça, monsieur le juge... Comme s'il en

            un. » (Chaurette, p. 43).

Afin de mieux sentir cette dissociation, le personnage de Charles Charles 19 incarne souvent deux personnages [dans ce] texte, soir le juge et lui-même, l'auteur. L'utilisation judicieuse de ce procédé par Chaurette permet au lecteur de mieux ressentir la dépersonnalisation. En fait, ce phénomène clinique désignant un trouble de la conscience de soi avec un détachement émotionnel des sentiments propre est amplifié par le jeu de différents personnages par Charles Charles 19. Non seulement Charles Charles 19 incarne[-t-il] d'autres personnages pour se dissocier du meurtre, mais en outre, il tente, par ses propos, de faire passer la faute sur Charles Charles 38 :

            Je dois comprendre... Vous voulez plaider la cause

            d'Agamemnon pour vous disculper ? Mais il s'agit

            d'une histoire. Une fiction. Une hypothèse. Je m'y

            oppose. (p. 46).

 Dans ce passage, Charles Charles 19 prend de lui-même la place du juge et se livre au procès de Charles Charles 38. Il est alors possible de voir que Charles Charles 19 n'éprouve pas de remords puisqu'il n'a même pas conscience d'être le véritable meurtrier. Il s'improvise juge et adopte une attitude et une idéologie pour incriminer Charles Charles 38.

   Ensuite, [il faut remarquer que] le discours du personnage de Charles Charles 38 peut refléter un sentiment douloureux que cause la conscience d'avoir mal agi, mais il ne s,agit que d'une façon de tromper le lecteur. En effet, Charles Charles 38 semble se laisser trahir dans ses propos puisqu'il ne cesse de justifier le meurtre par des explications manquant de rationalité :

            L'idée des couteaux, avouez que c'était génial ! Les

            plus grandes histoires d'amour fonctionnent au cou-

            teau ! Les plus nobles assassinats, les plus grands

            suicides, enlevez le couteau et qu'est-ce qu'il nous

            reste ? (p. 44).

 Dans cet extrait, le personnage de Charles Charles 38 compare le meurtre à un sentiment tel que l'amour. Cette comparaison insensée peut paraître refléter les remords du personnage puisqu'il tente d'expliquer sa propre conduite en démontrant que les coups de couteau sont justifiables puisqu'ils se retrouvent dans de nombreuses histoires d'amour. En fait, il ne s'agit que d'une façon de montrer la beauté et le talent dégagé de son oeuvre. Ici, l'utilisation de mots tels que « grands » et « nobles » sert à montrer la fierté que l'auteur éprouve à l'égard de sa pièce. De plus, il est possible de penser que les propos de Charles Charles 38 laissent transparaître un malaise quant au meurtre. Effectivement, Charles Charles 38 ne supporte pas d'entendre le mot « meurtre » et préfère le mot « immolation » pour qualifier le drame :

            CHARLES CHARLES 19

            Même si on avait annoncé le meurtre de l'enfant ?

            CHARLES CHARLES 38

            L'immolation. Dites « immolation », s'il vous plaît...

            (p. 45).

Ici, la mention de la préférence pour le mot « immolation » peut sembler trahir Charles Charles 38 en le montrant vulnérable et refusant d'admettre la cruauté du meurtre. En fait, il s'agit plutôt de montrer le caractère important de la pièce et d'insister sur la notion de sacrifice pour satisfaire un sentiment. Pour le personnage de Charles Charles 38, il est question de faire comprendre que le meurtre ayant eu lieu sur scène ne reflète en rien barbarie et cruauté

Enfin, l'attitude et l'opinion positives des deux personnages à l'égard de leur pièce de théâtre montre leur indifférence en ce qui concerne le massacre. En fait, la répulsion de Charles Charles 19 envers le sadisme implique un refusd'admettre que la tragédie survenue sur scène est atroce et impardonnable :

               Dites plutôt que c'est sadique. Et je n'aime

               pas les choses sadiques. Je ne suis pas un

               amateur de choses sadiques. Changeons le

               sujet de cet interogatoire. (p. 47).

 

Par ces propos, Charles Charles 19 indique et mentionne, encore une fois, sa dissociation par rapport au meurtre. Il dit ne pas pouvoir supporter la cruauté, tandis qu'il est l'auteur d'un massacre sordide. Il est alors évident que le personnage de Charles Charles 19 n'a absolument pas conscience des gestes qu'il a posés et de la véritable atrocié du crime. De plus, la demande de changement desujet de la part du personnage ets employée judicieusement par Chaurette puisqu'elle vient créer une coupure dans l'extrait. En efet, à partir de ces paroles, les deux personnages afichent davantage leur attitude positive envers la pièce, montrant alors qu'ils ne sont aucunement touchés par les remords : « [...] il attendait impatiemment que le spectacle commence [...] vous allez voir qu'on a du talent » (p. 48-49). Sachant tout de même le meurtre à venir, Charles Charles 38 considère toujours la beauté de son oeuvre sans manifester le moindre doute quant au plan macabre qui suivra. Aussi, Charles Charles 19 dégage un attitude similaire ne prononçant la parole finale de l'extrait : « Silence ! » (p. 49). Il demande ainsi à toute une audience de se taire et de contempler son immolation de la beauté.

En somme, les personnages de Charles Charles 19 et de Charles Charles 38 ne ressentent pas de remords quant au meurtre de l'enfant, malgré une incertitude peu marquée à l'égard du bien-fondé de l'immolation chez Charles Charles 38. La dépersonnalisation du personnage de Charles Charles 19, les propos de Charles Charles 38 ainsi que l'attitude positive des personnages à l'égard de leur pièce montrent bien leur indifférence quant au massacre d'un enfant. Provincetown Playhouse, juillet 1919, j'avais 19 ans est une expérience théâtrale unique qui invite chaque lecteur à jouer un rôle dans l'interprétation du texte. La mise en abyme de l'oeuvre complète, aussi présente dans Gaspard, Melchior et Balthazar de l'écrivain français Michel Tournier, rappelle le comble du postmodernisme. Caractéristiques de ce courant, ces deux oeuvres font appel à la marginalité et à la recherche identitaire.


 

Sujet de rédaction En lisant le deuxième chapitre du roman L’homme à qui il poussait des bouches de Jean-Jacques Pelletier (p. 27-41), le lecteur a-t-il accès à une histoire inquiétante ou à une histoire à prendre à la légère ?

 

Le courant littéraire fantastique, né en Angleterre au XVIIIe siècle, est connu pour certaines de ses caractéristiques, entre autres celle de faire intervenir un élément insolite qui engendre souvent un malaise chez le personnage. Un des plaisirs des auteurs fantastiques est d'écrire de façon à ce que ce malaise, ce doute, se transmette au lecteur. Il est intéressant de se demander si un extrait du roman L'homme à qui il poussait des bouches de Jean-Jacques Pelletier a été écrit dans ce but ou si, du moins, il l'atteint. À la lumière d'une lecture attentive de l'extrait en question, il appert que plusieurs éléments poussent le lecteur à être inquiété par ce texte. D'abord, le cadre dans lequel se déroule l'histoire étant réaliste, le lecteur est capable de s'identifier au personnage. Ensuite, la forme utilisée par Pelletier est telle qu'elle incite le lecteur à s'impliquer personnellement dans le récit. Enfin, les réactions du personnage montrant qu'il est inquiet des événements insolites qui lui arrivent, le lecteur a tendance à agir de la même façon.